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Taleb Ibrahimi s’interroge sur le but de la présence de Levy en Libye

« Il est inconcevable qu’un responsable Français refuse de toucher la main au ministre des Moudjahiddines »

L’occident parle toujours de nouvelles façons de colonialisme qu’il appelle « mondialisation » ou « le nouveau Moyen Orient ». On assiste actuellement à des tentatives de contenir les révoltes arabes par les américains et par Israël. Nous sommes pour le changement, certes, mais nous refusons qu’il soit récupéré par le néo-colonialisme. Quand je vois Bernard Henri Lévy aux côtés des Libyens à Benghazi, je me demande à quoi cela rime.

El Khabar : quels était votre sentiment alors que vous rencontriez les responsables Français ?

Tayeb Ibrahimi : M. Roland, ex ministre des Affaires Etrangères Français, a souvent parlé de moi d’une manière drôle dans ses mémoires qu’il a publiées récemment. Il a dit qu’il me respectait beaucoup mais a toutefois évoqué mon refus de me rendre au bâtiment du ministère des affaires étrangères à Paris ou à l’Ambassade de France à Alger. Il a également cité qu’il fut obligé de me rendre visite à ma maison et qu’il était le seul ministre des Affaires Etrangères Français qui se soit rendu à mon domicile. Il a, notamment, écrit que le président Mitterrand lui a demandé pourquoi ai-je été désigné au poste de ministre des Affaires Etrangères. Il a notamment écrit que le Mitterrand lui a révélé que « Taleb Ibrahimi ne nous aime pas ». Ce qui me dérange chez les Français, c’est qu’ils n’arrivent pas à se débarrasser de la mentalité de colonisateur.

El Khabar : le monde vit aujourd’hui une série de grands changements. Certaines ont même parlé du retour du phénomène du colonialisme. Acceptez-vous cette approche ?

Taleb Ibrahimi : l’occident parle toujours de nouvelles façons de colonialisme qu’il appelle « mondialisation » ou « le nouveau Moyen Orient ». On assiste actuellement à des tentatives de contenir les révoltes arabes par les américains et par Israël. Nous sommes pour le changement, certes, mais nous refusons qu’il soit récupéré par le néo-colonialisme. Quand je vois Bernard Henri Lévy aux côtés des Libyens à Benghazi, je me demande à quoi cela rime. Soyons conscients, nous sommes pour le changement mais nous refusons qu’il nous soit dicté de l’étranger. Je considère que la souveraineté nationale est une notion sacrée. C’est également ce que ressentent les personnes qui ont vécu le colonialisme, qui savent que l’indépendance ne peut pas être décrochée aussi facilement et qu’il est naturel de le défendre. Le responsable algérien a toujours eu cette sensibilité envers cette question puisqu’il a beaucoup souffert du colonialisme.

El Khabar : nous avons constaté récemment le retour de la pensée de Frantz Fanon, à l’occasion de la commémoration du 50ème anniversaire de sa mort. Pensez-vous que sa pensée est toujours d’actualité ?

Taleb Ibrahimi : Frantz Fanon est l’un des penseurs qui ont rejoint la révolution algérienne. Elle lui a beaucoup donné comme il a lui aussi donné beaucoup de choses. Je pense que son idéologie sert toujours à combattre le néocolonialisme. Il fait partie de notre patrimoine Historique, mais il ne faut pas que nous oublions nos penseurs.

El Khabar : votre livre, « dans les prisons algériennes »a été une naissance de l’esprit de libération du colonialisme français. Pensez vous que les idées que vous avez transmis dans ce livre restent valables pour faire face à la mondialisation sauvage ?

Taleb Ibrahimi : ce sont des messages instantanés qui ont été écris en prison. Ils ne portent pas de messages philosophiques, à l’instar des idées de Frantz Fanon, mais ils donnent une image sur les jeunes algériens à l’époque et une idée de leur vision du colonialisme. Aujourd’hui, le mal des jeunes consistent dans leur précipitation dans les questions de la vie. Ils se précipitent pour gagner de l’argent et pour arriver au pouvoir. Le changement ne peut pas être servi dans un plat en or mais par des sacrifices. C’en est là la leçon à tirer de « dans les prisons algériennes », dans lesquels j’insistais sur la lutte comme nécessité pour atteindre son objectif.

El Khabar : qu’en pensez-vous de la vision de nos jours du colonialisme ?

Taleb Ibrahimi : durant les années 70 du siècle dernier, nous n’avions pas l’idée de demander de la France de s’excuser pour ses crimes commis en Algérie. Nous préférions plier cette page, sans toutefois l’oublier. Parfois, je me dis que nous avons exagéré et nous l’avions trop plié, chose pour laquelle les jeunes algériens ont une vision positive de la France.

Alors que j’étais ministre des Affaires Etrangères, je disais à mes subalternes qu’il faut toujours se comporter avec les Français en tant que colonisateurs et en prenant en considération ce qu’ils ont fait subir à nos aïeuls. Je regrette les comportements de certains responsables Français, dans les dernières années. Lorsqu’un responsable français déclare qu’il ne touchera pas la main au ministre des Moudjahiddines et qu’un autre responsable français déclare que les relations entre l’Algérie et la France vont s’améliorer dès le départ de la génération de la révolution. Tous ces comportements sont inadmissibles et nous devons se baser sur ce que la France a fait en Algérie, afin de ne pas oublier et pour que les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas que plier la page ne veut pas dire la déchirer.

Elkhabar – 8/1/2012

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